L'aspirateur Partie 5
Le lendemain matin, quand Gaston se réveille, la couverture sous laquelle il s’est caché est en boule au bout du lit mais il n’a plus peur car la nuit est passée et a emporté avec elle ses terreurs nocturnes. Alors, comme il n’a pas à aller au travail, il remet en place la couverture en se promettant de faire une bonne grasse matinée quand le téléphone du salon se met à sonner - à croire qu’il le fait exprès.
Gaston, qui n’a plus envie de dormir, se lève et enfile ses chaussons pour se rendre lentement dans le salon mais il se fige en voyant l’état de la pièce, oubliant au passage le téléphone qui finit pas se taire dans l’indifférence.
Le salon n’a plus la même allure que la veille : il n’y a plus une seule trace de terre sur le tapis, la table a été astiquée et sa nappe a disparu comme si on l’avait rangée. Dans la cuisine où Gaston se précipite, la vaisselle est lavée et rangée. Partout où il pose ses yeux, il n’y a plus la moindre saleté, plus un seul objet ne traine et l’appartement est parfaitement propre. Quelqu’un a fait le ménage à fond. La voix de sa mère résonne dans sa tête : « Une maison propre est une maison saine. »
Pris d’un doute, il se précipite dans l’entrée mais la porte est toujours bien fermée à clef et de toute façon, qui entre chez un inconnu pour faire son ménage ? Il repense alors au bruit de pas qu’il a entendus cette nuit, des pas qui venaient de la chambre de sa mère, la pièce la plus éloignée de la porte d’entrée, et de nouveau il a peur parce que maintenant, il ne peut plus se dire que c’était un cauchemar et qu’à son réveil, il n’y aura plus de danger. Maintenant, il est bien éveillé et la vérité est bien là : quelqu’un, cette nuit, a fait le ménage dans l’appartement et ce n’est pas lui.
Il interroge du regard le portrait de son père - un des nombreux portraits qui ornent les meubles de tout l’appartement mais le paternel reste obstinément muet. C’est un portrait de lui en uniforme - il a fait l’armée avant de travailler dans le civil. Il a fière allure, le colonel, avec ses moustaches noirs parfaitement taillées. Pas étonnant que son épouse aie été si amoureuse de lui, le bel Henri, au point de tout lui pardonner, y compris ses coucheries. C’est d’ailleurs dans les bras d’une de ses maitresses qu’il a trouvé la mort, victime d’une crise cardiaque, comme l’a appris Gaston, un soir qu’il était sensé être au lit, en écoutant sa mère parler au curé. L’amour est parfois plus fort que la guerre.
Il se remémore alors une promesse qu’il s’est faite un jour alors que la vieille lui rappelait une fois de plus à quel point son géniteur était un homme exceptionnel et lui un rien du tout : se débarrasser, une nuit, d’une manière définitive, de toutes les photos de ce mort encombrant pour n’en laisser qu’une, celle qu’elle a posée sur sa table de chevet, histoire qu’elle garde une photo à embrasser avant de se coucher - il n’est pas totalement ingrat. Évidemment, cette promesse, il ne l’a jamais tenue et n’a jamais tenté de la tenir, terrorisé à l’idée de la réaction de la mère s’il osait toucher à une de ses précieuses photos, lui qui n’avait même pas le droit d’y passer un coup de chiffon - tache qu’elle se réservait et dont elle s’acquittait avec la ferveur d’une fanatique.
Puisque qu’aujourd’hui plus personne ne peut le retenir, c’est le bon moment pour tenir sa promesse - et cette idée lui fait oublier le reste. Il retourne dans le salon où il prend d’abord le temps de regarder les portraits du vieux avant d’en saisir un, où il se tient en uniforme et qu’aimait particulièrement sa mère, presque étonné de ne pas se faire engueuler mais comme il ne sait pas quoi en faire, il se contente de le glisser dans un tiroir du buffet qu’il referme aussitôt. Il lâche alors un soupir - sans s’en rendre compte, il s’était arrêté de respirer - et sent qu’un poids s’est envolé de ses épaules. Alors lentement mais avec détermination, il fait le tour de l’appartement pour ramasser ou décrocher chaque photo de son père qu’il cache ensuite comme il peut dans tous les tiroirs qu’il trouve ou sous les meubles. C’est comme une chasse aux trésors mais à l’envers, presque un jeu. Il fait de même avec les portraits de sa mère, moins nombreux mais dont le regard le met mal à l’aise. La photographie des mariés est trop grande pour un tiroir : elle termine sous le lit de la vieille, où les moutons commencent à se développer.
Quand il a fini, il regarde autour de lui. Il y a comme un vide à la place des photographies. Ses parents ne sont plus là à le regarder de partout comme des dieux ou des fantômes jugeant le moindre de ses actes. Il est libéré de leur présence ; il peut faire ce qu’il veut. Comme il ne sait pas quoi faire de sa journée, il décide qu’il a en assez fait coté rangement et qu’il va finir la journée devant la télévision. Il ne sait toujours pas comment et par qui le ménage a été fait, alors il réagit comme chaque fois qu’il se trouve devant un problème insoluble : il passe à autre chose sans plus s’y attarder.
Il s’installe devant le poste, seul. C’est la première fois de sa vie qu’il fait ça en plein jour - sa mère a toujours refusé de le laisser regarder seul la télé parce que « le ménage ne se fera pas tout seul ». Bien sûr, c’est elle qui décidait du programme puisqu’elle savait mieux que lui ce qui était intéressant à regarder ; si aucun programme ne trouvait grâce à ses yeux, on ne regardait pas la télévision et il n’y avait rien à négocier. C’est pour cette raison qu’il se levait parfois la nuit pour regarder ses films. Maintenant qu’il est seul et qu’il peut choisir la chaine, il hésite et se contente de passer de l’une à l’autre en regardant d’un oeil morne les images qui s’agitent devant lui.
Marie-Paule l’appelle à midi, le forçant à s’extirper du canapé, pour prendre de ses nouvelles. Oui, il va bien et non, il n’a besoin de rien. Il ne lui parle pas des bruits de pas parce qu’elle le prendrait pour un fou et lui-même n’y croit plus qu’à moitié.
Après avoir raccroché, il se traine jusqu’à la cuisine pour sortir du frigo une partie des restes du buffet - il y en avait pour un régiment. Il mange là et repart dans le salon où il passe l’’après-midi devant la télévision, ne se levant que pour aller aux toilettes.
À force de zapper, il finit par tomber sur une émission de télé-réalité. C’est la première fois qu’il a l’occasion d’en regarder une. Évidemment, pour sa mère ce n’étaient que des émissions stupides et vulgaires pleines de « dégénérés à moitié nus » qui méritaient de finir en enfer. Alors il regarde, fasciné, ces gens qu’il ne connaitra jamais et qui semblent n’avoir rien d’autre à faire que de boire et se disputer dans une villa de rêves.
Le soir, il finit les restes de la veille en regardant la télévision, passant d’une chaine à l’autre jusqu’au moment où il se sent tomber de sommeil. Il va se coucher en laissant les reliefs de son repas sur la table du salon ; ça peut attendre demain, personne ne s’en plaindra. Il a oublié les bruits de pas de la nuit passée et il s’endort comme un bébé mais comme la veille, il se réveille au milieu de la nuit. Les bruits sont de nouveau là, comme des bruits de pas dans le couloir.
Tout lui revient à l’esprit et Gaston sent la peur qui l’envahit de nouveau. Paralysé, osant à peine respirer, il écoute le bruit des pas qui se dirigent vers sa chambre. Comme la nuit précédente, l’angoisse atteinte son paroxysme quand les pas s’arrêtent devant sa porte pour retomber au fur et à mesure qu’ils s’éloignent vers le salon.
Malgré sa peur, Gaston sent une pointe de curiosité le pousser à jeter un coup d’oeil dans le couloir, vite fait, pour voir qui est entré dans son appartement parce qu’il refuse de croire que c’est un fantôme. Poussé par cette idée, il se glisse hors de son lit et avance à pas de loups vers la porte mais la main sur la poignée, il hésite. Et si c’était un piège et que l’autre l’attendait pour l’attaquer. On n’entend plus un bruit dans l’appartement et Gaston hésite encore, et encore. Quelque part, dans une autre pièce, un craquement se fait entendre qui le décide et l’instant d’après, il est au fond de son lit, bien caché sous sa couverture, là où ni les monstres, ni les fantômes ne pourront rien contre lui et où il finit par s’endormir d’un sommeil agité.
L'aspirateur Partie 4
Les jours qui suivent voient sa vie complètement chamboulée. Au travail, ils lui ont donné des jours de congé mais il n’a pas le temps de se reposer car il y a toujours un truc à faire, quelqu’un à qui parler, un papier à signer. C’est à peine s’il a le temps de faire le ménage qui commence à désirer. Heureusement, il y a Marie-Paule qui est là. Elle a posé des jours de congé pour l’aider et elle sait ce qu’il faut faire, elle qui a enterré son père l’année dernière. Du coup, c’est elle qui organise tout pour l’enterrement.
Il a lieu le lundi, à quatorze heures. Marie-Paule arrive tôt chez lui pour l’aider à se préparer. Pour Gaston, c’est une journée difficile. Il ne veut pas se lever, il ne veut pas se doucher, ni s’habiller ; elle doit le forcer à faire tout ça mais elle le fait avec douceur, comme avec un enfant.
Lui, il se laisse faire sans protester et obéit aux ordres qu’on lui donne - il a l’habitude d’obéir depuis si longtemps qu’il ne lui vient pas à l’esprit l’idée de se révolter.
A midi, la famille - des cousins venus de Normandie et dont Gaston ignore si ce sont des cousins de sa mère ou de son père - débarque. Pour les accueillir, Marie-Paule a installé un buffet dans le salon. Elle se garde bien de leur dire que c’est dans cette même pièce que la mère a trouvé la mort, pour ne pas éveiller en eux une curiosité morbide.
Devant le buffet, ça mange, ça boit, ça discute. Peu s’intéressent à Gaston qu’ils connaissent à peine ; ils l’ont juste salué en arrivant. De son côté, Gaston ne se sent pas d’humeur à faire des mondanités et laisse Maris-Paule s’en occuper. Quand l’heure de partir pour la cérémonie arrive, Marie-Paule range les restes au frigo et toute la troupe s’en va lentement.
A l’église, avec la famille, il y a peu de monde, seulement quelques voisins dont le cardiologue et sa femme. Gaston se sent anxieux devant tous ces gens. Il s’attend à chaque instant à ce que quelqu’un le pointe du doigt en s’écriant « Arrêtez-le ! Ce salopard a assassiné sa mère ! Il ne mérite pas de vivre ! » Mais rien de tout ça ne se passe, personne ne l’accuse de quoi que ce soit, personne ne le pointe du doigt. Gaston surprend bien quelques regards de biais, la femme du docteur le regarde avec un peu trop d’attention, mais personne ne lui fait la moindre remarque ni ne lui pose de question.
Après l’enterrement, une fois les voisins et les cousins repartis, Gaston reste seul avec Marie-Paule au cimetière. Comme il n’a pas envie de rentrer chez lui - parce que c’est chez lui, à présent - et qu’elle ne veut pas le laisser seul, elle lui propose de faire une longue marche à pieds. Ils marchent ainsi, ou plutôt vagabondent, dans la ville. Comme on est lundi, il n’y a pas foule dans les rues et Gaston se sentirait presque bien s’il n’y avait ce grand vide en lui.
Quand le soir finit par tomber, Marie-Paule et Gaston s’arrêtent dans une pizzéria pour dîner puis elle le raccompagne chez lui. Il n’a quasiment pas dit un mot de la journée mais il ne craint plus d’être accusé de meurtre - c’est déjà loin, à présent qu’elle est enterrée et loin de sa vue pour de bon.
Avant de le laisser, elle lui propose de l’aider à faire le ménage mais, gêné par tant de gentillesse - elle a déjà fait tant pour lui - il s’y oppose en lui expliquant qu’il rangera et nettoiera tout avant de se coucher.
Une fois seul, il fait le tour de l’appartement. Il y a de la vaisselle à faire, celle sur l’égouttoir devrait être rangée et il faudrait passer l’aspirateur à cause de toute la terre que les visiteurs ont transportée à l’intérieur mais il n’en fait rien car il est fatigué et bien décidé à profiter de sa nouvelle liberté en suivant son rythme. Alors, il se glisse dans son lit avec l’idée de dormir le plus longtemps possible mais la nuit ne se déroule pas comme prévu.
Au milieu de la nuit, Gaston ouvre les yeux. Il ne sais pas ce que c’est mais quelque chose l’a réveillé. Il est sur le point de se rendormir quand un bruit venant du couloir le fait se redresser et lui glace le sang. C’est un bruit qu’il ne devrait plus entendre désormais, celui que ferait quelqu’un qui marche en chaussons dans le couloir en trainant des pieds. Et ce bruit se rapproche de sa porte.
« Il n’y a personne dans l’appartement. Il n’y a personne ici, je suis tout seul. » Gaston se répète ces mots pour ne pas paniquer en chuchotant afin de ne pas être entendu par un intrus éventuel. Il pense à sa mère avec ses vieux chaussons qu’elle ne quittait jamais et tente de se rassurer : elle est morte et ne peux donc pas être en train de marcher dans le couloir.
« Il n’y a personne ici, je suis tout seul. » Mais le bruit de pas - c’est bien un bruit de pas qu’il entend, ou croit entendre, incapable qu’il est de penser à autre chose - se rapproche de sa porte et Gaston ne peut s’empêcher de penser à tous ces films qu’il regardait en cachette quand sa mère dormait, des films où des femmes aux longs cheveux noirs se tenaient tapies dans un coin sombre d’où elles surgissaient pour tuer. Bien sûr, la mère de Gaston n’a jamais eu les cheveux noirs puisqu’elle était blonde quand elle était jeune, avant de les porter courts et gris, mais qui sait à quoi son fantôme peut bien ressembler.
« Il n’y a personne ici, je suis tout seul » Gaston n’ose même plus chuchoter à présent. Sans s’en rendre compte, il s’est mit à dire les mots dans sa tête et même là, il les dit tout bas au cas où l’autre serait capable de lire ses pensées. Et les pas se rapprochent de la porte, de plus en plus, jusqu’à finalement s’arrêter devant. Aussitôt Gaston, qui ne pense plus rien, se roule en boule sous la couverture comme un enfant que se cache pour se protéger de son cauchemar.
Le silence se fait, comme si l’autre, derrière la porte, attendait ou hésitait à ouvrir et la peur paralyse Gaston mais le silence ne dure pas longtemps car les pas repartent en direction du salon. Les bruits s’estompent puis deviennent inaudibles.
Dans son lit, Gaston ne bouge pas pour autant. Comment savoir si ce n’est pas une ruse et si l’autre ne lui tend pas un piège ? Ainsi par prudence, peur, il préfère rester immobile et continue de tendre l’oreille, sursautant au moindre craquement qui se fait entendre dans cet appartement où il a vécu trente-cinq ans sans jamais se sentir en danger même s’il n’y a jamais été vraiment heureux. Finalement, la fatigue aidant, il finit pas s’endormir si bien qu’il n’entend pas les bruits que fait la vaisselle dans l’évier.
L'aspirateur Partie 3
En la voyant ainsi par terre, Gaston est envahi par la confusion. Pourquoi elle ne se relève pas ? Sans doute, elle le fait exprès pour lui faire peur, qu’il culpabilise de l’avoir poussée parce que c’est ce qui s’est passé : il l’a juste un tout petit peu poussée. Ce n’est pas comme s’il l’avait frappée.
Il commence par l’appeler, doucement, pour qu’elle comprenne qu’il n’est pas dupe et que faire la morte, ça ne marche pas avec lui mais elle est plus têtue que lui et ne réagit pas, même quand il se permet de lui lancer un gros mot, « merde ! », en marmonnant parce que c’est pas bien et qu’elle risque de se fâcher plus encore qu’elle ne l’est déjà. Chez Gaston, la colère fait place à l’inquiétude à l’idée qu’elle s’est peut-être vraiment fait mal. La panique commence à l’envahir parce qu’il n’a aucune idée de ce qu’il doit faire car c’est elle qui sait, pas lui.
Finalement, il se décide et, lâchant le manche de l’aspirateur - qui continue d’aspirer pour rien parce que personne ne fait plus attention à lui - il s’approche doucement de sa mère, comme s’il craignait une attaque de sa part, et la secoue doucement mais sa seule réaction est de tomber en arrière, sur le dos. Elle a une plaie au front et dans ses yeux grands ouverts, les pupilles sont fixes.
Gaston, qui n’a jamais vu sa mère dans un tel état, panique complément mais comme il ignore toujours ce qu’il doit faire, il reste d’abord prostré devant le corps de la vieille femme jusqu’au moment où il se rappelle que le nouveau voisin lui a dit être cardiologue. Puisque c’est un docteur, il saura quoi faire et comment conseiller Gaston. Après avoir soufflé « Ne t’inquiète pas, maman, je ramène le docteur » il file sonner à la porte de l’appartement voisin.
C’est la femme du docteur qui vient ouvrir et lui explique que son mari n’est pas là mais qu’il peut le joindre à l’hôpital. L’information suffit à perdre Gaston, qui commence à bafouiller au sujet de sa mère qui s’est cognée et ne bouge plus et quand elle finit par comprendre qu’il s’est passé quelque chose de grave chez sa voisine, elle lui propose à d’aller voir l’état de sa mère et d’appeler elle-même l’hôpital si besoin, ce que Gaston accepte aussitôt, soulagé que quelqu’un prenne les choses en main et un peu honteux de ne pas avoir pensé à tout ça plus tôt. Et c’est plus tard, à l’hôpital, qu’une infirmière annonce à Gaston, qui a beaucoup de mal à accepter l’idée, que sa mère est morte.
Alors qu’il est en train de verser toutes les larmes de son corps - il a vraiment l’impression que son corps se vide de toutes ses larmes - deux policiers viennent le voir et lui demandent de raconter ce qu’il s’est passé. Gaston ne dit rien sur le coup parce qu’il ne comprend pas pourquoi des policiers lui demandent ça : à la télévision, ils ne posent des questions qu’aux criminels et lui, ce n’est pas un criminel, c’est un opérateur de saisie. Surtout, il n’a pas vraiment envie de leur raconter comment sa mère est tombée contre la cheminée parce qu’il faudrait avouer qu’il s’est bagarré avec elle ce qui est très mal et risque de lui attirer des ennuis. Alors il fait ce qu’il faisait quand il était petit et que sa mère lui demandait comment le pull acheté pour la rentrée et qui lui avait valu les quolibets des autres élèves pendant des semaines avait atterri dans la cheminée allumée : il regarde l’un des policiers dans les yeux et lui déclare d’un air qui se veut convainquant : « Je sais pas, Monsieur. J’ai rien vu ».
Les deux hommes n’ont pas l’air convaincu plus que ça mais Gaston n’en démord pas. Sa mère passait l’aspirateur - c’est la femme du docteur qui a éteint l’appareil - et lui, il était en train de se reposer dans sa chambre quand il a entendu un cri suivi d’un bruit sourd (cette partie au moins est vraie puisqu’elle a crié avant de heurter le linteau) ; en arrivant dans le salon, il l’a trouvée à genoux. « Et je ne sais rien de plus ».
Ils posent encore deux ou trois questions, puis s’en vont après lui avoir fait promettre de passer au poste pour il ne sait quelle démarche - il n’écoute plus vraiment ce qu’on lui dit - et Gaston rentre chez lui.
Au moment d’ouvrir la porte d’entrée, il se fait la réflexion qu’il est très tard et que sa mère va être furieuse avant de se souvenir pourquoi elle ne dira rien. Ça lui fait tout drôle, d’entrer dans cet appartement où elle n’est plus. Il n’a jamais connu ça parce qu’elle ne l’a jamais laissé seul. Sans elle, il règne un silence de cimetière. Ça lui fait tout drôle aussi, le désordre dans le salon, avec cette tache sur le tapis ; tout ça ne plairait pas à sa mère. Alors, il se met à faire le ménage, aussi soigneusement que si elle était là - la tâche de sang sur le tapis met du temps à partir mais il s’acharne et finit par en venir à peu près à bout - et c’est seulement quand il a tout bien nettoyé qu’il se met au lit où il s’endort comme une masse.
L'aspirateur Partie 2
Le soir, quand il quitte le travail, il se débarrasse discrètement de la revue dans une poubelle. D’abord, il n’en a plus besoin puisqu’il connait l’histoire par coeur et surtout, imaginer sa mère découvrant le magazine et lisant l’article lui donne des sueurs froides et presque la nausée.
À son retour à l’appartement, sa mère est comme toujours en train de faire le ménage, revêtue de sa vieille blouse bleue qu’elle ne quitte presque pas car elle est tout le temps en train de nettoyer. Ainsi qu’elle le dit elle-même, un foyer, ça s’entretient. On doit prendre soin de son chez soi aussi bien que de soi-même : « Une maison propre est une maison saine ». Et comme d’habitude, elle a une liste de corvées pour son fils, avec en tête : passer l’aspirateur.
« Maman, je rentre à peine du boulot. Tu peux pas me laisser souffler cinq minutes ? Le monde va pas s’écrouler si je commence le ménage plus tard.
Te laisser souffler ? Tu veux que je te laisse souffler ? Tu vas quand même pas prétendre que c’est ton travail qui te fatigue, toi qui passe tes journées assis devant un ordinateur à pianoter sur un clavier ! Maintenant tu vas te bouger et faire ce que je te demande, et sans rechigner ! »
Gaston pousse un soupir et va lentement chercher dans son placard l’antiquité qui leur tient lieu d’aspirateur. Comme il l’utilise tous les jours et que sa mère insiste pour qu’il enfile ses chaussons dès qu’il passe la porte d’entrée, il n’y a pas grand-chose à aspirer mais il le passe consciencieusement dans tous les coins à cause de sa mère qui le surveille tout en faisant la poussière - qu’elle est la seule à voir.
Pendant qu’il promène l’engin, il laisse ses pensées vagabonder et c’est vers l’article qu’elles décident de faire un tour. Il pense au fils qui s’est débarrassé de sa mère - sans doute, elle lui faisait la vie dure, elle aussi, et il en vient à l’envier un peu, cet autre fils à qui aucune mère ne donne plus d’ordre.
« Mais fait attention à ce que tu fais, bougre d’andouille ! Tu as failli faire tomber la photo de ton père ! »
Sans crier gare, sa mère s’est emparée du manche de l’engin et commence à l’engueuler. Il est pourtant à plus d’un mètre du buffet où trône la fameuse photographie et Gaston est abasourdi devant ce qu’il ressent comme une attaque gratuite.
« Puisque c’est comme ça, va dans ta chambre et restes-y ! Je t’appellerai pour le dîner. Comme ça, au moins, tu ne me gêneras pas pendant que je fais le ménage. »
D’ordinaire, quand sa mère lui donne un ordre, il obéit sans même chercher à discuter. C’est normal : c’est sa mère et elle sait ce qui est bon pour lui.
Mais aujourd’hui, ce n’est pas la même chose. Peut-être que c’est l’article qui lui est monté à la tête mais pour une fois, il n’a pas envie de céder. Pas du tout envie. Alors il arrache des mains de sa mère le manche en s’écriant « tu me laisses faire, maman ! J’ai commencé, je finis ! » et se remet à le passer énergiquement. Sa mère, qui n’a pas l’habitude que son fils lui résiste aussi violemment, essaie de reprendre le manche et la situation en main. Les voilà qui se mettent tous les deux à danser un drôle de ballet autour de l’aspirateur qu’ils se disputent âprement comme deux gamins qu’ils ne sont plus avec le bruit de la machine qui les accompagne et la colère qui monte en eux comme la petite bête jusqu’au moment où, n’en pouvant plus de cette vieille qui s’accroche, il l’envoie valdinguer d’une bonne bourrade à l’autre bout de la pièce, du côté de la cheminée. Le front de la vieille heurte violemment le linteau avec un craquement sinistre puis elle s’effondre comme une poupée de chiffons, à genoux.
L'aspirateur 1
« Mon pauvre garçon, je me demande parfois ce que tu pourrais bien faire sans moi.
- Mais qu’est-ce-que j’ai fait qui va pas, maman ?
- Ta cravate, voyons. Je te l’ai déjà dit au moins un million de fois. Tu dois mettre une cravate pour aller au travail !
- Mais maman, j’ai pas besoin d’une cravate. Je suis juste opérateur de saisie. D’ailleurs, les collègues n’en portent pas ».
Gaston se garde bien, toutefois, de préciser que les « collègues » sont tous des femmes. Depuis qu’elle est veuve, sa mère vie dans la peur constante d’être abandonnée par son fils unique pour une autre femme. Alors quand il a enfin décroché ce job, après des années de galère, il lui a bien précisé qu’il n’y avait que des hommes - de toute façon, elle ne quitte jamais son quartier et ne risque pas de venir lui faire une visite sur son lieu de travail, à l’autre bout de la ville.
« Ben voyons. Si tes collègues venaient travailler en slip de bain, tu décrèterais que toi aussi, tu veux travailler en slip de bain ? »
L’image de ses collègues en maillot de bain se glisse dans la tête de Gaston l’espace d’un instant mais il chasse cette image qui le distrait un peu trop.
« Ben non, évidemment. D’ailleurs, j’en ai pas de slip de bain. Tu sais bien que je vais jamais à la piscine. Tu dis toujours …
- Je sais très bien ce que je dis ! Je ne suis pas sénile, tu sais ! Alors maintenant, tu vas cesser de discuter et aller mettre une cravate. Tu ne voudrais pas faire honte à ton pauvre père, n’est-ce-pas ? »
Gaston, soupire et se rend dans sa chambre pour y chercher une cravate en évitant de regarder la photo du vieux qu’elle lui montre du doigt. A quoi bon résister, elle gagne toujours.
Cette dispute, il l’ont eue des centaines de fois depuis qu’il est salarié. Sa mère en a décidé ainsi : parce que son mari n’est jamais parti travailler sans porter de costume avec cravate, son fils doit en faire de même, malgré le fait qu’ils n’exercent pas la même fonction - le père était directeur des ressources humaines de son entreprise. De temps en temps, quand il en a marre de cette fichue cravate, Gaston tente de sortir de l’appartement qu’il partage avec sa mère sans en mettre une mais elle n’oublie jamais d’inspecter sa tenue avant de le laisser partir et elle est inflexible sur ce point. Et finalement, il finit pas céder et arrive au boulot le cou serré par sa cravate comme par un noeud coulant.
« Pourquoi tu ne l’enlèves pas pour le travail ? Tu n’auras qu’à la remettre avant de rentrer chez toi. » lui a proposé un jour Marie-Paule. Marie-Paule, c’est sa collègue préférée, surtout parce que c’est la seule à être gentille avec lui. C’est une brunette aux cheveux courts qui porte une paire de lunettes rouges et un prénom de vieille alors qu’elle est jeune. Les autres collègues l’appellent Paule, ce qui l’agace particulièrement. Marie-Paule a toujours de bonnes idées mais elle ne connait pas la mère de Gaston.
« Mais si j’oublie de la remettre, elle le verra dès que je rentrerai et là, c’est sûr, je vais vraiment me faire engueuler parce que j’aurais fait ça dans son dos. Je dois lui faire accepter de me voir partir sans cravate ou me résigner à en porter une. »
Marie-Paule n’a plus rien dit sur le sujet, pas plus que sur le fait qu’à trente-cinq ans, Gaston est peut-être assez vieux pour quitter sa mère et vivre sa vie.
« Un bon fils n’abandonne pas sa mère et je suis un bon fils ! » lui avait-il répliqué sèchement.
Gaston quitte donc l’immeuble vêtu de son costume et cravaté pour aller travailler, comme tous les matins. Comme tous les matins aussi, il s’arrête devant le kiosque à côté de la station de métro et regarde sans oser les acheter les magazines pour hommes - que dirait maman si elle en trouvait un à la maison ?
Il s’apprête à repartir quand son regard tombe sur un magazine qui n’a rien à voir avec les autres mais que sa mère n’approuverait pas non plus - elle ne lit aucun journal ni aucun magazine de toute façon. Celui-ci parle de faits divers sur un ton sensationnel comme si on pouvait traiter le réel comme un polar. Sans même réfléchir à ce qu’il fait, profitant de ce que le vendeur s’est éloigné pour courser des gamins qui ont volé des revues, il s’empare d’un exemplaire et le glisse sous son blouson avant de s’éloigner lentement, tétanisé autant qu’excité par ce qu’il est en train de faire, mais surtout obnubilé par le titre qui a attiré son regard: « Assassinée par son fils unique ».
Arrivé à l’agence, il glisse l’objet de son vol dans un tiroir de son bureau et se met au travail en se promettant de le lire à la pause déjeuner mais il est tellement impatient de lire l’article qu’il fait une pause au bout d’une heure pour aller le lire en cachette aux toilettes. D’habitude, il prends ses pauses pour papoter avec Marie-Paule mais aujourd’hui, on est mercredi et le mercredi, c’est son jour de repos, ce qui arrange Gaston, pour une fois, puisqu’il peut ainsi lire son magazine.
Ce n’est pas un article très intéressant, juste la description détaillée d’un meurtre, mais c’est un meurtre perpétré par un fils sur sa mère, quelque chose que lui-même n’aurait jamais cru possible. Au point qu’il fallait qu’il lise cet article pour comprendre comment un fils a pu assassiner sa propre mère avec laquelle il vivait alors que lui ose à peine tenir tête à la sienne de temps en temps - et pas longtemps.
Plusieurs fois dans la journée, il part aux toilettes avec son magazine caché dans la manche de son pull - des collègues lui posent même des questions en riant sur ses problèmes de vessie mais il les ignore. Il ne lit pas les autres articles. Il n’y a que celui du fils matricide qui l’intéresse parce que ce meurtre le fascine et qu’il voudrait, qu’il a besoin de comprendre.
Souvenir de Calcutta
Il fait chaud dans le grand salon malgré les fenêtres ouvertes et la nuit tombée. Les quelques convives encore présents discutent mollement en buvant leurs cocktails à petites gorgées.
Le secrétaire du consul, Arthur Gordon, joue avec application Indian Song. Il se concentre pour ne pas faire de fausses notes au point de ne pas voir sortir le consul, lassé de sa musique. C’est la même mélodie qu’il répète depuis une heure mais la chaleur, la fatigue et l’ennui sont tels que personne n’a eu le courage de lui en demander d’en choisir une autre ou simplement de s’arrêter. De toute façon, c’est la seule qu’il connaisse, ce con.
Assise dans un fauteuil louis XVI, Marie-Anne est seule. La tête penchée, les yeux mis-clos, l’épouse du consul écoute ou feint d’écouter le piano. Parfois, un invité s’approche pour entamer la conversation mais son silence est la seule réponse et l’autre finit alors par se retirer en s’excusant. Elle semble avoir oublié la présence d’autres personnes dans la pièce en dehors du secrétaire. Elle n’a d’ailleurs presque pas parlé de toute la soirée, se bornant à écouter ses interlocuteurs en souriant, ce qui n’a pas manqué de faire jaser.
« On dirait que vous n’existez pas vraiment pour elle. C’est à peine si elle vous regarde.
- Pour qui se prend-elle, celle-là ? À croire que nous ne sommes pas dignes de sa conversation.
- Elle est peut-être timide. Après tout, elle vient juste d’arriver. Elle ne connait personne.
- Mais d’où vient-elle, au juste ?
- Il l’a rencontrée à Calcutta, je crois.
- Mois, je pense qu’elle est idiote. Elle n’a rien d’intéressant à dire, alors elle ne dit rien.
- Le consul l’a pourtant épousée. Un homme si distingué, si cultivé, …
- Pour sa beauté, simplement. C’est un trophée pour lui. Mais un joli trophée qui n’a rien à dire, on s’en lasse vite. »
Quelque part, dehors, il y a cette voix qu’on entends à peine. On ne comprends pas ce qu’elle dit mais elle répète les mêmes mots comme une prière, une complainte. Certains convives tendent parfois l’oreille vers cette voix qui se rapproche peu à peu mais la plupart poursuivent leurs conversations sans plus s’en préoccuper. Cependant, la voix se fait de plus en plus proche, de plus en plus audible, jusque’à devenir un cri final qui surprend tout le monde: « Souviens-toi de Calcutta ! »
Le silence envahit aussitôt le salon où chacun s’est figé, même le secrétaire du consul qui a cessé de jouer. Et puis, comme la voix ne se fait plus entendre, chacun reprend son calme. Des rires nerveux fusent. Chacun regarde ses voisins comme si on venait d’assister à une mauvaise plaisanterie. C’est alors que le secrétaire, qui s’était tourné vers elle, découvre que Marie-Anne git sur le sol, évanouie. Elle est tombée sans un bruit, terrassée par la voix comme si elle s’était adressée à elle et à personne d’autre.
Le lendemain, le consul prend son petit-déjeuner en compagnie de son secrétaire. La veille, après son évanouissement, Marie-Anne a été portée dans sa chambre et un médecin.a été appelé. On a ensuite cherché le consul, qu’on a finalement retrouvé au bout d’une heure. Informé de l’état de santé de son épouse, il a décrété que la soirée était terminée et prié ses invités de rentrer chez eux avant de se rendre dans la chambre de Marie-Anne qui avait repris ses esprits.
Elle n’a pas vraiment expliqué les raisons de son malaise, avançant qu’il était dû à la chaleur, la fatigue et l’alcool. La voix, elle ne l’a pas entendue car elle s’est évanouie avant. Le médecin, qui n’était pas inquiet, a conseillé de la laisser se reposer si bien que ce matin, personne n’est allé frappé à sa porte. « Elle se lèvera quand elle se lèvera. » a simplement décrété le consul.
Le petit-déjeuner s’achève sans que Marie-Anne ne se montre et les deux hommes décident de faire un tour dans le jardin avant de commencer la journée de travail. Il est encore tôt. Le jardin est désert et il fait encore frais. Le consul et son secrétaire discutent tranquillement des affaires en cours, des rendez-vous prévus. Aucun des deux ne fait allusion aux événements de la nuit même si chacun d’eux y pense, comme si le fait de ne pas en parler pouvait tout effacer.
Alors qu’ils arrivent près d’une fontaine, les deux hommes s’arrêtent, surpris. Marie-Anne se trouve là, assise sur un banc, la tête rejetée en arrière. Elle est vêtue de sa robe de chambre rose et porte un foulard de la même couleur. Étrangement, elle a ôté ses pantoufles - on dirait qu’elle les a jeté en s’asseyant. Assise comme elle l’est, elle semble regarder les arbres au-dessus de la fontaine, ou peut-être s’est elle endormie.
C’est le secrétaire qui s’avance le premier, lentement, pour ne pas l’effrayer. Mais alors qu’il s’apprête à lui tapoter l’épaule pour signifier sa présence, il comprend l’inutilité de son geste. La peau de Marie-Anne est plus pale que jamais, ses yeux entrouvert laissent voir le blanc de l’oeil et sous le foulard qui a glissé, les marques bien visibles ne laissent aucune place au doute : Maris-Anne a été étranglée.
Dans son dos, le secrétaire entends le consul gémir de douleur comme si on l’étranglait lui-même.
JE TE NON AIME
L’amour c’est de la foutaise l’amour c’est de la connerie j’ai dit je une fois dans ma vie depuis le coeur en miette depuis le coeur détruit en charpie toi je te non toi je te dévore je te digère je te vomis sur le papier pour me soulager de tous mes maux mes mots qui se bousculent dans la tête l’écriture comme une drogue mais on n’a jamais vu personne condamné pour trafic de mots je ne te dirai pas je non le dernier je est tombé dans l’oreille d’un égoïste autant dire dans le néant toi tu es le parasite qui se nourrit de mon chaos mes mondes intérieurs et me permet d’en montrer un bout sublimation je te non mais j’ai besoin de toi pour me rappeler que j’existe ou m’en donner l’illusion même si j’ai pas toujours envie même si j’ai toutes ces choses que je dois faire et ces autres choses que j’aimerais faire parce que c’est plus drôle que de m’enfoncer les doigts dans le crâne pour en extirper mes mots mes maux je te non mais j’aurai toujours besoin de toi pour me rappeler que je suis simplement
Meurtres en série
Elle n’arrêtait pas de parler, de parler, de parler et moi, je n'en pouvais plus. Il fallait bien que je la fasse taire d'une manière ou d'une autre. Alors pour ça, j’ai voulu lui jeter le premier truc que j’ai attrapé et je lui ai lancé au travers de la gueule mon fauteuil de bureau. J’admets que j’aurais pu prendre quelque chose de moins lourd et de moins dangereux, mais j’étais vraiment furieuse. Et puis, elle n’avait qu’à se pousser.
Sa copine était arrivée vers vingt-deux heures et à minuit, elles parlaient toujours. Aucune des deux n'aurait eu l'idée brillante de baisser le volume de la musique, poussé à fond, ni même de fermer la fenêtre pour épargner les oreilles de leurs voisins. Chaque fois que je regardais par la fenêtre, je les voyais, tranquillement assises à rire, à parler, à dire des conneries comme si le monde n’existaient que pour elles. Impossible de ne pas les voir, sa fenêtre est face à la mienne. J'avais envie de hurler, de leur crier de se taire, de fermer la fenêtre, de penser un peu aux autres, merde, mais je ne crie jamais sur les autres : j'ai horreur de ça.
A une heure du matin, elles étaient toujours en train de parler et je n'avais qu'une envie : me coucher. Mais comment espérer dormir alors que même fenêtre fermée, je les entendais. Chaque éclat de rire était pour moi la goutte de trop. J’étais crevée ; je commençais même à voir flou.
Donc, pour arrêter mon calvaire, j’ai pris le vieux fusil de papy et j’ai tiré dans leur direction, mais sans viser, évidemment. Certes, ça a fait beaucoup de bruit, mais au moins elles ont arrêté de rire. Je suis seulement désolée d’en avoir loupé une.
Il m'a bousculée et ne s'est pas excusé. Je ne pouvais pas laisser passer ça même si je sais que sur le quai d’une gare ce sont des choses qui arrivent. Simplement, j’étais de mauvaise humeur et quand je suis comme ça, faut pas me chercher, faut pas me toucher car je démarre au quart de tour. Mais je l'ai juste un peu bousculé. C'est pas ma faute s'il est tombé du quai au moment où le train arrivait. Mauvais timing.
De toute façon, j'en avait marre, de cette boîte. J'aurais fini par démissionner ; j'en avais envie depuis un moment. Entre les collègues, autour de la machine à café, c'était à celui ou celle qui serait la pire langue de pute. La chef était une championne, dans ce domaine : ça faisait au moins un domaine de compétences dans lequel elle arrivait à briller. Mais faut dire que la concurrence était féroce. Alors elle dégommait tout le monde, dès qu'ils avaient le dos tourné. Tout le monde, sauf ceux qui pouvaient être utiles à sa carrière : on ne sait jamais, il faut savoir lécher les bonnes bottes quand on veut avancer. Et puis il y avait ses petits chéris, ses caniches juste bons à aboyer sur ses ordres. Ceux-là, elle les ménageait un peu. Moi, évidemment, je ne faisais pas partie du groupe. Pas assez sociale, pas assez lèche-cul en fait. Alors quand elle pouvait me reprocher quelque chose, elle ne s’en privait pas, surtout quand il y avait du monde pour regarder.
Du coup, pour son anniversaire, j'ai eu envie de lui faire une petite blague histoire de lui faire payer une bonne fois pour toutes les humiliations qu’elle m’avait fait subir. Si j'avais su qu'elle en donnerait à tout le monde, j'aurais peut-être mis moins de poison dans le gâteau.
Ou pas...
Elle n'arrêtait pas de se plaindre de sa vie: ses enfants, son ex-mari, son boulot et moi, je me demandais pourquoi, au nom de quoi, je l’avais laissée entrer dans ma maison alors que j’étais en plein travaux. La politesse envers une voisine ? Je veux bien, mais elle m’agaçait au plus au point. Et sa vie avait l’air d’être d’un ennui mortel. Donc, c'est aussi pour son bien, que je lui ai fracassé la tête à coups de marteau.
À l'entendre parler, on aurait dit que parce qu'elle avait un doctorat, elle en savait plus que les autres sur tout, dans tous les domaines. En botanique, en tout cas, elle était nulle ; sinon, elle aurait bien vu les amanites phalloïdes dans ma fricassée de champignons.
Ma belle-mère avait raison, finalement. J'aurais dû cirer ce fichu escalier depuis longtemps. Il a bien meilleure allure, à présent, avec ses marches brillantes. J’aurais peut-être dû dire à la vieille que les marches glissaient un peu. Elle ne m’aurait pas plus écouter de toute façon.
Je vous jure : c'est totalement involontairement que j'ai roulé deux mètres sur le trottoir après donné un petit coup de volant maladroit pour éviter un vieil hibou. Ce n’est pas ma faute si mon chef de service se trouvait juste là. Bien sûr, dés que je l’ai vu, j’ai paniqué et j’ai essayé de freiner. J’ai appuyer très fort sur la pédale. J’ai juste appuyé sur la mauvaise pédale, c’est tout.
Heureusement, il n’a pas eu le temps de souffrir. Je ne suis quand même pas un monstre.
Je lui avait dit de ne pas toucher à cet arbre et de ne pas le tailler. Donc, c'est sa faute. De tout façon, s'il avait été plus malin, il se serait retenu à la branche quand j'ai retiré l’échelle. Lui qui adorait raconter des blagues, il aurait pu se souvenir de celle-ci. Et dire qu’il me reprochait de n’avoir aucun sens de l’humour.
Mon mari adorait sa voiture de sport. Je suis presque certaine qu’il l’a préférait à moi, sa femme. Il la bichonnait amoureusement et pouvait passer des heures à admirer son moteur alors que moi, il me regardait à peine. Moi, qui n’y connaissais rien. Il aimait même raconter à qui pouvait l’entendre, à qui était assez patient pour l’écouter, à quel point je suis nulle en mécanique, que c’est à peine si je sais comment ouvrir la trappe de l’essence sur ma voiture pour faire le plein et que sans lui, je ne m’en sortirais pas. Pourtant, ce n’est pas si compliqué que ça, le fonctionnement d’une voiture. Ça ne m’a pas pris plus d’un quart d »heure pour saboter ses freins. Dommage, quand j’y pense, c’était toute de même une Plymouth Fury 58, comme dans mon roman préféré.
Carrousel
Tout a commencé comme ça, tout simplement, comme n'importe quelle autre histoire. Une rencontre d'une banalité totale, sur un banc, face à un carrousel.
Ce jour-là, Cécile était passée à la poste porter un colis, à la banque régler un problème et après ces démarches, elle avait décidé de faire une pause en marchant au hasard. Marcher en rêvassant, flâner d’une boutique à l’autre sans entrer dans une seule, c’était sa façon d’oublier ses soucis et elle était arrivée ainsi sur la place.
La musique qui s’est fait entendre a attiré son attention. Poussée par la curiosité, elle a voulu savoir d’où elle venait et dès qu’elle a vu le manège, elle s’est approchée mais la vue des enfants juchés sur les chevaux l’a arrêtée à mi-chemin. Elle n’a plus l’âge de monter là-dessus. Elle se ridiculiserait. Alors elle s’est assise sur un banc vide près du manège et elle a commencé à regarder les chevaux passer avec ou sans cavalier. Mais c’est un autre manège qui est venu ou plutôt revenu dans son esprit, un vieux carrousel en bois flottant comme une image perdu dans sa mémoire. Florence, les vacances en Italie, un morceau de bonheur, il y avait longtemps…
C’était à Florence et il faisait chaud. Alors qu’elle visitait la ville avec ses parents, ils avaient débarqué sur cette place pleine de monde et dont elle a oublié le nom. Elle l’avait vu aussitôt, avec ses chevaux, et était devenue presque folle. Son père avait bien protesté mais devant son insistance, il avait cédé.
Perdue dans ses pensées, elle n'a pas remarqué tout de suite l'homme qui s'asseyait à côté d'elle avant qu'il ne lui parle :
« C'est la première fois que vous accompagnez votre enfant au manège ? »
Interloquée, elle lui a répondu « oui » sans réfléchir en se demandant de quel enfant et de quel manège il pouvait bien parler. C'est alors qu'elle s’est rappelé du manège, le vrai, avec les enfants.
« C'est lequel, le votre ? Lui a-t-il demandé.
- euh, aucun, en fait, je n'en ai pas. Je me suis juste assise là comme ça. Je suis désolée, je n’avais pas compris votre question. »
Embarrassée, elle a rougi et s'est tue, envahie par la certitude qu’elle devait avoir l’air folle ou idiote. Elle n’a même pas eu l'idée de mentir, désigner un enfant au hasard, en espérant qu’il ne le connaisse pas, mais elle n'a pas osé. Mentir sans rougir, sans se faire prendre, elle n'a jamais su faire, elle ne sait pas. Chaque fois qu’elle a essayé, pour cacher une bêtise, se protéger, elle n’a eu que des ennuis.
Pris de court, l’homme l'a regardée d'un drôle d'air avant de sourire :
« Désolé. J'avais cru, à vous voir regarder le manège, que vous étiez en train de surveiller votre enfant. »
Ils sont restés silencieux pendant un moment, gênés, et elle en a profité pour regarder le manège un peu plus attentivement. Un manège à chevaux de bois, vieux, comme on en trouve dans des tas d'autres parcs. Pas aussi beau que celui de son enfance, mais il avait son charme.
Elle s'est demandé si l'homme assis à côté surveillait un enfant ou s'il s'est posé là, comme elle, pour se reposer. Elle a bien eu envie de lui poser la question, mais son mensonge involontaire, ce petit « oui » lâché trop vite, ça l'a bloquée, tout d'un coup. Ça faisait comme une barrière entre eux mais comment lui expliquer qu’elle s’est assise là à cause d’un morceau de musique et d’un souvenir ressurgi du passé. Elle n’a jamais aimé raconter sa vie, surtout pas à des inconnus. Et puis, ça ne l’intéresserait certainement pas.
Alors elle a cherché lequel pouvait être le sien, à lui. Le petit rouquin aux tâches de rousseur ? La petite avec son bonnet bleu si bien enfoncé sur la tête qu'on ne voyait pas une mèche de cheveux ?
« La mienne, c'est la blonde avec des couettes et une parka rose, lui a-t-il confié, comme s'il avait lu dans ses pensées. Elle s'appelle Cécile. »
Cécile n'a pas dit un mot. Cécile a juste lâché un « Oh » qui voulait tout et ne rien dire, mais n’a pu s’empêcher de sourire devant une telle coïncidence - la vie réserve parfois de drôle de surprises - et puis elle a cherché et quand elle l’a trouvée, elle a regardé l'autre Cécile avec ses couettes blondes et sa parka rose, elle qui a les cheveux noirs, coupés courts et une veste marron. Elle s'est alors rendu compte qu'en regardant bien, elle n'aurait pas imaginé qu'elle puisse être la fille de cet homme assis à côté d'elle, avec ses cheveux bruns bouclé et son teint olive.
« C'est le portrait craché de sa mère, lui a-t-il précisé ; à croire qu'il avait encore lu dans ses pensées.
- Elle est jolie comme un cœur ; vous devez être tous les deux fiers d'elle. »
Elle a lâché cette phrase comme ça, parce que c'est tout ce qu'elle a trouvé à dire et puis c’est ce qu’on dit dans ces cas-là. Elle a aussitôt regretté ces deux phrases en voyant le visage de l'homme s'assombrir.
« oui, si sa mère revient un jour du Brésil, elle sera peut-être fière d'elle en la voyant. »
Elle a rougi, bégayé un truc du genre « Désolée, je ne savais pas », et s'est tu, se sentant plus sotte que jamais. Et puis elle s'est consolée comme elle l'a pu : ça aurait pu être pire ; au moins, elle n'est pas morte.
Elle s'est aperçue alors qu'il s'était remis à parler, mais elle n'a pas écouté ce qu'il disait. Elle a voulu lui demander de répéter mais elle a renoncé en le voyant sourire et tendre les bras en direction de sa fille qui arrivait en courant. Le manège s'était arrêté. La petite en avait marre de tourner. C'était l'heure de rentrer.
Il s'est levé, et alors qu'il s'apprêtait à lui dire au revoir, sa fille s'est écriée :
« C'est qui la dame, papa ? Comment elle s'appelle ? »
Elle a juste répondu :
« Je m'appelle Cécile, Cécile. »
Il les a regardées tour à tour et ils se sont sourit. Simplement.
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